La montagne de Valfret

La première lecture du mois de mars est celle de La montagne de Valfret. Pour moi, c’est immédiatement un coup de cœur et un coup de poing pour ce récit à vif. J’en sors complétement chaviré. Le narrateur est un adolescent qui vit dans cette campagne montagnarde, pas franchement belle avec ses maisons décrépies, où l’on s’ennuie, où les perspectives sont quasi nulles. Sans narration linéaire, à travers de grandes planches peintes où les phrases suivent le décor à travers la brume, La montagne évoque un cri viscéral de révolte, une tension enragée de ne pas se laisser enfermé. C’est un album magnifique et touchant, en grand format, publié au éditions Fremok

Carcoma d’Andrés Garrido

J’enchaîne avec Carcoma d’Andrés Garrido (éditions Dupuis) qui se révèle être au départ, un récit de navigation vrillant très vite dans le fantastique et l’épouvante dans un huis-clos maritime. Une bande de parias – aux noms improbables : Puce, Tique, Crapot, Vespida, Sepia – compose l’équipage du Carcoma, navire vermoulu et usé, dirigé par un capitaine alcoolique et autoritaire. La jeune Sépia va recueillir et nourrir en cachette une étrange créature, sorte de sirène luminescente issue des eaux les plus troubles de l’océan. Au fur et à mesure que Sépia va s’éclairer, le capitaine va quant à lui être rongé par d’étranges ténèbres. Le récit est rythmé, très dynamique, c’est joli et ça se lit d’une traite.

Je suis leur silence de Jordi Lafebre

Avec quasiment un an de retard, je me plonge dans la bande dessinée de Jordi Lafebre ; Je suis leur silence (Dargaud), lauréat du Prix des Libraires Canal BD en 2024. L’auteur est d’ailleurs revenu à Angoulême en janvier 2025 pour teaser la suite de ce premier tome. Le trait est très séducteur et généreux, le personnage principal est très attachant. Toutefois l’histoire d’héritage au cœur des vignobles ne m’a pas particulièrement passionné.

La seule BD que j’ai ramenée à l’occasion de mon voyage au Canada, en mai 2024 (faute de place dans les valises), c’est Passe-temps de Pascal Girard. Je pensais retrouver un esprit assez similaire avec Salade de fruits de Cathon (publié également aux éditions Pow Pow). Évidemment, ça n’a rien à voir. C’est beaucoup plus absurde, même s’il y a aussi des brides d’autofiction. Malheureusement, ça m’est passé un peu au dessus de la tête. Il faudrait peut-être que je lui redonne une seconde chance.

J’avoue que je n’avais pas très envie de lire Ish & Mima, de Jules Naleb (édité par Kinaye). Une espèce d’a-priori un peu nul ne m’incitait pas à me lancer dans la lecture de ce one-shot. Autant dire le dire tout de suite, j’avais tort sur toute la ligne. Ish & Mima est un récit de SF, qui relève de ce que l’on nomme aujourd’hui hopepunk ou solar punk. Les premières pages de cette histoire en rappellent d’autres : un couple (qui s’aime en cachette) tente d’échapper à une société de castes et d’esclave, et finissent par s’enfuir. Ceci dit, la suite est très inattendue et assez ésotérique. Certes, il y a des réminiscences avec Dune (notamment par l’existence d’une dynastie de personnages insolites), avec Nausicaä ou encore avec Princesse Mononoke. Cependant Jules Naleb offre une proposition d’univers riche, singulier et très original (parfois un peu obscur, mais ça n’est pas pour me déplaire). Pour ma part, j’ai été complétement séduit par cette BD, au trait lui aussi intriguant. L’encrage faussement hésitant, le dynamisme de l’action, les couleurs pétantes, les designs surprenants et l’univers visuel provoquent une expérience de lecture très inattendue.

La nuit des lanternes est la première BD d’un jeune auteur amiénois, Jean-Etienne (publié aux éditions Delcourt). La nuit des lanternes est une festivité annuelle qui se déroule sur une petite île isolée en Bretagne. Les participants apportent une lanterne, qui – lorsqu’elle s’éteint à l’issue du rite – devrait apaisée les tensions de chacun. Toutefois, cela ne se passe comme prévu et tout s’enflamme. Et d’effrayants monstres de feu apparaissent. Le trait emprunte les aplats de noir à la Mike Mignola et la BD propose une palette de couleurs très marquée. Le façonnage de cet ouvrage est soigné et le style de l’auteur se démarque de ce que l’on peut voir aujourd’hui. Néanmoins, le récit présente des poncifs de narration, qui ont fait très vite émoussé mon intérêt pour les personnages et pour l’intrigue. Même si ce one-shot baigne dans l’horreur, je pense que cette BD pourrait plutôt convenir à un lectorat adolescent.

A vrai dire, prévoyez, comme moi, un peu de temps pour la lecture de La terre verte d’Alain Ayrolles et d’Hervé Tanquerelle (Delcourt). Car c’est un pavé de plus de 250 pages que les auteurs ont imaginé. Au XVe siècle, le Vatican missionne par bateau, le prêtre Dom Mathias sur les terres hostiles du Groenland afin de remettre dans le droit chemin les habitants d’une colonie qui s’abandonne au paganisme. Pour l’accompagner et le protéger, un certain Richard, mercenaire bossu, embarque pour cette expédition glaciale et se découvre des velléités de pouvoir et de conquête. La terre verte est un récit violent sur la survie et toutes les trahisons pour y parvenir.

Ensuite, j’ai lu Easy Breezy et dans la foulée, la suite, intitulée Comet Club par Yi Yang (éditions Ça et Là). Yi Yang est une jeune dessinatrice chinoise, née Benxi, une ville du nord-est. En 2013, elle se rend en Italie, pour suivre les cours de l’académie des Beaux-Arts de Bologne, et s’y est installée depuis. Easy Breezy est un récit ébouriffant et frénétique qui démarre dans un claquement de porte de camionnette et qui ne s’arrête plus jusqu’à la fin ! Tout comme Yang Kuaikuai, le personnage principal, le lecteur se retrouve embarqué malgré lui dans une course-poursuite folle. Le découpage est assez dingo, sans perdre en lisibilité. Il y a une certaine filiation avec Amer Béton de Taiyō Matsumoto dans le côté foutraque. Comet Club (sorti en février 2025) reprend les personnages de ce premier récit et opte pour un ton plus douce-amère pour un tome plus introspectif.

Marcie – le point de bascule par Cati Baur (Dargaud) est une bande dessinée tout en douceur. On suit le quotidien d’une quinquagénaire mal dans sa peau. La ménopause balbutiante et licenciée depuis peu, elle se rabat sur un boulot alimentaire d’enquêtrice pour sondage marketing dans la rue. Puisqu’on ne la remarque pas, puisqu’on ne la considère pas, se sentant invisibilisée, elle se propose de devenir enquêtrice pour une agence de détective privée. Et cette nouvelle reconversion va la projeter dans une aventure échevelée qui la mènera jusqu’à New York et lui permettra de se réinventer. C’est joyeux, c’est drôle, c’est bien foutu.

Auparavant, j’ai eu l’occasion de mentionner Minor Arcana de Jeff Lemire dans les news de ce blog. Cette nouvelle série en cours d’édition chez Boom Comics a atteint son premier arc et j’en ai profité pour lire les cinq premiers épisodes d’une traite. Si son trait brut et les ambiances de villes paumés post-industrielles vous filent des boutons, passez votre chemin… Ceci dit, vous risquez de rater quelque chose. Avec Minor Arcana, Lemire retrouve son niveau d’écriture à la fois touchant et sensible, tel que celui de Royal City ou de Sweet Tooth. Évidemment, il revient à ses marottes d’écriture : celui des conflits et des non-dits familiaux. Mais cette fois-ci, il place le focus sur la relation mère-fille, et y ajoute une forte touche de fantastique. Dans sa newsletters Substrack, il a exprimé à plusieurs reprises vouloir retrouver l’esprit des publications de Vertigo, que ce soit avec Minor Arcana ou Phantom Road.

Pierre Imprime m’avait suggéré cette bande dessinée de Carlos Portelo et de Keko lors de notre séjour à Angoulême, en 2024. Même s’il ne s’en souvient peut-être plus, je ne l’avais pas oubliée, mais il m’a fallu quasiment une année pour que je me mette à la lire. La rudesse du trait profond en noir et blanc est à hauteur de la noirceur de ce polar. Contrition (Denoel Graphic) est aussi le nom d’un village, ou plutôt d’un ghetto, où logent des criminels sexuels condamnés pour pédophilie. Contrition Village, c’est un peu l’enfer sur Terre, organisée sous la forme d’une résidence aux rues perpendiculaires, où trône devant chaque domicile une pancarte avertissant de l’identité et des méfaits commis par chaque résidant. Si l’ennui et l’inertie règnent dans cette prison à ciel ouvert, un jour, un habitant meurt dans un incendie. Une journaliste locale ne croit pas à la version accidentelle et décide de mener l’enquête.

Le 13e épisode de w0rldtr33 vient de sortir aux USA (Image Comics) et Urban publie également un second recueil en VF. Comme dans Something is killing the children, James Tynion IV prend le temps d’installer son récit et ses personnages, au risque parfois de ralentir la trame en distillant les informations au compte-goutte. Mais à partir des épisodes 8 et 9, ça s’emballe et le nouveau rythme se maintient. Dans ma chronique, je formulais le souhait que le récit s’aventure dans le bizarre et l’étrange, et là, j’aime à croire que j’ai été entendu !!! w0rldtr33 bascule du techno-thriller à la techno-horror, et j’en suis ravi.

L’histoire d’un vilain rat est la traduction d’un comics de Bryan Talbot, initialement publié en 1994 (déjà ?) chez Dark Horse. Fait assez rare à l’époque, ce comic-book aborde, à travers le prisme de Beatrix Potter (autrice de Pierre Lapin), le sujet douloureux de l’inceste. On y découvre la vie d’une jeune fugueuse SDF, errant dans le Londres des années 90, accompagnée de son jeune rat et qui trouvera un début de sérénité dans le Lake District (nord-ouest de l’Angleterre). Talbot est autant à l’aise dans le dessin hyper réaliste – quasi photographique sur certaines planches – de scènes urbaines ou de paysages grandioses. Après la série consacrée à Grandville, Delirium poursuit la publication méthodique et soignée des œuvres de Bryan Talbot.


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